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Interview de Sarah Depallens - CAN Team

Bonjour Dre Sarah Depallens, cheffe de clinique du CAN Team (Child Abuse and Neglect Team) et de la DISA (Division interdisciplinaire de santé des adolescents).

Pour débuter, pouvez-vous nous dire quelques mots sur le CAN Team, comment est-il né et quels sont ses objectifs ?

Le CAN Team, qui a fêté ses 20 ans en 2014, a été fondé par le Dr Cheseaux (médecin chef actuel du CAN Team) en 1994. En tant que pédiatre, il s'est rendu compte qu'il y avait clairement un besoin de dépistage et de prise en charge des situations de maltraitance.

Actuellement, nous sommes une équipe pluridisciplinaire composée d'assistants sociaux, de pédiatres, de psychologues, d’infirmières et de spécialistes (des chirurgiens et des gynécologues-pédiatres et des pédopsychiatres de liaison). Un groupe de prévention travaille à la maternité pour les familles qui en éprouvent le besoin, un soutien avant la naissance d’un enfant en cas de risques de maltraitance. Notre équipe évalue chaque situation pour orienter les individus vers le service ou le professionnel adapté.

Aujourd'hui, le CAN Team a plusieurs missions :

Améliorer la détection de la maltraitance dans les hôpitaux, dans les cabinets des pédiatres, chez les infirmières;

Former et enseigner le personnel soignant ou les professionnels en contact avec des familles;

Évaluer et orienter les patients vers les structures de soins ou de soutien psycho-social ;

Contribuer à la prévention primaire et secondaire ;

Faire avancer la recherche sur la maltraitance.

Sur quelles approches se fonde le CAN Team ?

Il se fonde sur une approche clinique et pédiatrique. Nous ne sommes pas des référents pour les enseignants ou pour les parents, mais nous répondons aux professionnels de la santé qui doivent dépister de la maltraitance physique et psychologique, de la négligence, une exposition à la violence conjugale et des abus sexuels.

Par rapport à des approches théoriques, la question est difficile puisque vous êtes dans une approche plus somatique que psychologique par exemple...

Il est vrai que notre équipe est experte des maltraitances physiques. Mais notre approche est globale et nous évaluons toutes les typologies de la maltraitance. Nous n’offrons pas directement de suivi psychiatrique aux familles mais sommes en lien avec les structures compétentes dans ce domaine. L’évaluation est systématiquement faite avec une approche bio-psycho-sociale car un enfant maltraité physiquement peut également subir de la maltraitance psychologique comme des insultes et des dénigrements ou souffrir de conditions précaires qui nuisent à son développement. 

Quelles sont vos prestations et à qui s'adressent-elles ?

Notre mission est d’évaluer les situations qui nous sont présentées par les professionnels des soins, d’accompagner la démarche thérapeutique et d'orienter les patients vers la structure la plus adaptée à la situation familiale pour faire stopper le cycle de violence dont l’enfant ou l’adolescent est victime.

Nos prestations sont très précises : nous sommes un groupe hospitalier qui s'adresse uniquement à des enfants qui sont passés par l'hôpital, que ce soit le CHUV, les hôpitaux périphériques (Morges, Nyon, Payerne, Yverdon, Vevey ou Aigle), ou la maternité. 

Depuis deux ans, nous offrons une prestation supplémentaire de permanence téléphonique pour les professionnels de la santé car nous nous sommes rendus compte que les pédiatres en cabinet étaient souvent très seuls, n’avaient pas tous les outils diagnostiques et parfois le recul nécessaire pour évaluer une suspicion complexe de maltraitance. Cette permanence permet d’orienter la démarche du professionnel, de répondre à ses questions et parfois de proposer une co-consultation pour évaluer une situation. Pour les cas les plus complexes, une présentation au colloque hebdomadaire de l’hôpital est proposée afin de bénéficier d’une réflexion pluridisciplinaire.

Parlons un peu de vous. Pouvez-vous nous décrire votre quotidien au CAN Team ?

Chaque journée est différente puisqu’on travaille dans différents sites hospitaliers (maternité, urgences, hospitalisations).

Etant spécialisée de la prise en charge des adolescents maltraités, j'ai personnellement plusieurs consultations hebdomadaires avec des adolescents et/ou des parents. Ensuite, la semaine est rythmée par les colloques du CAN Team où les professionnels de la santé nous présentent des situations. Nous avons également des réunions avec le SPJ (Service de Protection de la Jeunesse) et avec la Brigade des Mœurs et des Mineurs ou l’OCTP (Office des curatelles et tutelles professionnelles, curateurs et tuteurs professionnels). Une fois par semaine, un membre de l’équipe doit assurer la permanence téléphonique. Et enfin, étant donné que nous donnons de nombreuses formations, l’enseignement occupe passablement de mon temps.

En résumé, il y a environ 20% d'enseignement, 70% de clinique et un petit 10% de recherche.

Vous êtes confrontée à des choses difficiles comme de la violence, de la maltraitance, des abus sur des enfants. Comment faites-vous pour faire face aux situations difficiles que vous rencontrez, quelles sont les ressources que vous utilisez ?

C'est vrai que ces situations sont difficiles et on est parfois révolté par le fait que des enfants ou adolescents aient été maltraités parfois sévèrement. Évidemment, dans mes débuts en tant que jeune médecin assistant, je n'aurais jamais imaginé travailler dans une équipe qui s'occupe spécifiquement de la maltraitance !

Il y a trois types de ressources qui m'aident beaucoup. Tout d’abord, la bienveillance et la solidarité de notre équipe. Être en équipe et pouvoir débriefer avec eux me permet de ne pas être seule à devoir porter ces situations complexes et lourdes psychologiquement...

Ensuite, c'est l'approche non-jugementale envers ces familles en souffrance. Comprendre et avoir une profonde empathie pour ces parents est essentiel. La plupart d’entre eux ne sont pas vus par notre équipe comme des monstres sans sensibilité mais comme des personnes en souffrance, qui ont besoin d'aide et qui, comme nous, ont l'objectif que leur enfant aille bien et puisse avoir une vie saine.

Pour finir, c’est l'espoir que l’on peut changer la vie de ces enfants dépistés le plus précocement possible en trouvant des solutions pour faire cesser ces cycles de violences. Notre objectif est d’aider les parents à protéger leur enfant et éviter que cette maltraitance ne persiste et ne se transmette de génération en génération.

Ces trois choses : le travail en équipe, le non-jugement et l'espoir que la maltraitance régresse, font que ce travail devient passionnant, intéressant et un peu moins lourd à porter.

Existe-t-il des signes particuliers et communs qui permettent de détecter plus facilement les cas ou les situations sont-elles tellement différentes et variées qu'il faut faire au cas par cas ?

Il n’y a pas de type de maltraitance simple à détecter. Cependant en travaillant avec des radiologues et des chirurgiens, et avec certaines données très précises de la littérature, il est possible d’affirmer qu'un type de fracture est par exemple hautement compatible avec de la maltraitance. Un exemple : chez un bébé de 6 mois, les côtes sont extrêmement élastiques, par conséquent, une fracture de côtes est extrêmement rare sans mécanisme à haute énergie. Sans explication plausible, une fracture de côte est donc hautement suspecte de maltraitance. Evidemment, des diagnostics différentiels sont passés en revue pour être certain de ne pas rater une maladie osseuse, même si ce cas de figure est très rare. 

Dans certains cas, la maltraitance est clairement identifiable. Dans d'autres cas, nous devons faire une évaluation plus fine pour savoir si les blessures se répètent, si l'enfant était déjà connu pour ce type de blessure, si les frères et sœurs sont en bonne santé, etc.

Auriez-vous quelque chose à ajouter pour la fin, peut-être un message ?

Un message surtout pour les professionnels de la santé : il faut être conscient que la maltraitance est fréquente et il ne faut pas avoir peur d'en parler, car ce n’est pas une fatalité. Il existe des solutions. De nombreuses structures en Suisse permettent de prendre en charge les enfants sur le plan médical, psychologique et éducatif, de collaborer sur le plan social, civil et pénal et de corriger ces dynamiques familiales violentes.

Merci beaucoup d'avoir accordé un peu de temps à cette interview et bonne suite !