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L'Atelier d'Ecriture - Olivia Lempen

Interview de Mme Olivia Lempen, psychologue, art-thérapeute et créatrice de L'Atelier d'Ecriture

 

Bonjour, Mme Lempen et merci de nous accorder cette interview pour le site de Telme ! Pour commencer, pouvez-vous nous en dire un peu plus sur votre parcours professionnel ?

J’ai fait des études de psychologie à l’Université de Lausanne. Par la suite, j’ai eu envie d'étudier la psychanalyse et je suis donc partie faire un master à Londres au Centre Anna Freud pendant une année très intensive. En rentrant en Suisse, j’ai eu l’opportunité de travailler au SUPEA (Service Universitaire de Psychiatrie de l’Enfant et l’Adolescent), au CHUV. C’est à ce moment que je me suis intéressée à la création dans le domaine des soins psychiques et j’ai commencé une école de danse-thérapie puis d’art-thérapie. En parallèle de cette formation, j’ai été engagée comme assistante à l'Université de Lausanne avec le Professeur Pascal Roman avec qui j’ai pu faire une thèse en lien avec l'art-thérapie. J’ai découvert, à ce moment là, les travaux du réseau Cliniques de la création à l’université de Lyon II où ils travaillent notamment sur les processus psychiques dans la création littéraire et les groupes à médiation artistique. Pour ma formation d'art-thérapeute j'ai fait un stage dans un atelier d'écriture dans une structure qui s'appelle l’association Parole à Genève qui fait parti du réseau de la santé mentale, et le stage a ouvert sur un poste que j’occupe encore aujourd’hui. C’est à partir de cette pratique que j’ai mené une partie de mes recherches pour ma thèse. Quand j'ai fini mon doctorat j'ai eu envie d'élargir ce champ de pratique et de recherche et d'ouvrir ma propre structure.

 

C'est donc vous qui avez monté la structure L’Atelier d’Écriture à Lausanne ?

Oui, cela fait depuis octobre 2014 que j'ai ouvert, dans un cabinet que je partage avec un médecin-psychothérapeute et trois psychologues-psychothérapeutes. Je propose des suivis où j'utilise la médiation par l'écriture.

 

Quels types de suivis ?

Je propose deux types de suivis. Soit en individuel où là je parle d'art-thérapie par l'écriture, cela peut être complémentaire à une psychothérapie par la parole. Soit en groupe d’ateliers d’écriture thérapeutiques où je travaille par sessions de 3 mois renouvelables en petit groupe de 4-5 personnes. Dans les suivis individuels, je travaille avec des adultes ou des adolescents. Je suis en pleine construction de cet endroit mais aussi dans un processus de faire connaître cette pratique de la médiation par l’écriture.

 

Justement, qu'est-ce que la médiation par l'écriture permet ?

Cela dépend si c'est en groupe ou en individuel. Si c'est en individuel, souvent la personne arrive avec une demande, une problématique. Du coup on va travailler ensemble directement avec ce qu'elle amène. D’abord il y a un temps de parole, puis je lui propose d'écrire un poème ou une histoire, de créer des personnages, après ce qu’elle vient de partager. La personne écrit puis on en discute. Cela permet un travail de distanciation avec le problème en le posant sur le support papier et en se décentrant grâce à la forme littéraire. Cela permet de s’extraire de la plainte, sans pour autant l’ignorer, pour voir certaines choses dont la personne n’avait pas conscience avant d'écrire. C'est très intéressant de voir à quel point les gens sont surpris de ce qu'ils ont écrits, cela ouvre leurs champs des possibles, leur pensée. Par la création, on mobilise des processus psychiques anciens, on a donc plus facilement accès à des éprouvés, des expériences qui pouvaient ne plus être accessibles dans la rencontre langagière avec le monde. La création permet de mettre en forme autrement, de voir apparaître et sentir des nouvelles choses pour mieux comprendre et élaborer sur une souffrance et une difficulté.

 

Vous n’êtes jamais confrontée à quelqu'un qui bloque et ne sait pas quoi écrire ?

Oui cela peut arriver. Mais jusqu’à présent, il me semble que les personnes que j’ai en suivi individuel viennent comme si elles attendaient de pouvoir écrire depuis longtemps. Bien sûr il y a des personnes qui ont du mal avec toutes formes d’expression de soi, ou qui sont très exigeantes avec elles-mêmes, et du coup, dans un premier temps, elles ne savent pas quoi écrire ou n’y arrivent pas. Donc là je suis plus directive dans un premier temps, je les guide avec des consignes claires ou alors je leur propose d'abord un collage, une musique ou des images à partir desquels elles écriront. On touche alors aussi au ludique ce qui aide les personnes à se mettre à écrire et à prendre du plaisir au delà d’exigences internes. Ce n'est plus uniquement pris dans la souffrance. On mobilise les ressources créatives de la personne en essayant de l’aider à porter un regard positif sur ce qu’elle a créé, même si ça s’ancre sur des parties d’elle-même qu’elle n’aime pas.

 

Vous utilisez les outils de la psychanalyse pour interpréter les écrits ?

Je n'interprète pas les textes. C'est important de savoir qu'il n'y a pas de travail d'interprétation du texte avec la personne. Je peux m'en faire pour moi-même, pour essayer de mieux comprendre un fonctionnement psychique et des enjeux psychopathologiques mais elles ne sont pas formulées à la personne. Je suis vraiment dans un accompagnement, j'ai une posture de témoin de ce que la personne écrit et ce qu'elle en dit. Bien sûr il y a l'enjeu transférentiel, la rencontre avec la personne est importante. Le regard que je porte sur leur écrit, l’attention que j’y porte et ce que ça me permet d’essayer de comprendre avec la personne, peuvent permettre une expérience de relation différente pour eux par rapport à ce à quoi ils sont confrontés, pris dans leur souffrance.

 

Pour quels types de problématiques l'outil de la médiation est particulièrement utile ?

Pour tout le monde… Mais peut-être en particulier pour les personnes qui, à travers leur parcours de vie, ont du se couper de certaines émotions parce que c'était intenable ou d'expériences qu'ils ont traversés qu'ils subissent toujours sans en comprendre la raison. Peut-être nous avons tous vécus ce type d’expériences à un moment de notre vie… Mais les personnes qui sont dans des problématiques psychiques qui témoignent d’un surinvestissement du clivage (dépendance, agir, TCA, etc.) sont souvent dans une difficultés à verbaliser les angoisses et les émotions. La médiation par l'écriture peut permettre de soutenir un travail de liaison et de mise en sens.

 

Dans votre travail à Genève vous travaillez avec des gens qui ont une pathologie psychiatrique ?

Oui ce sont des gens qui sont désinsérés professionnellement et qui font des aller-retour à l’hôpital régulièrement. L'objectif est donc de favoriser le lien social à travers la création artistique. Dans le cadre de l’association Paroles, j'ai organisé un atelier slam lors duquel j'ai accompagné les participants à monter sur scène pour dire leurs textes dans l'idée aussi qu'ils retrouvent une place dans le monde sociale et culturel à travers la création. Cela permet aussi de dire que la souffrance a une place dans le monde et qu'elle peut être reçue à travers différentes médiations artistiques.

 

Quel rôle joue le groupe dans vos ateliers d'écriture ?

Il y a une forte dimension du partage, c'est le groupe qui fait le travail. Chacun écrit son texte suivi d'un temps d’échange. Ce moment permet à chacun de dire ce que l'écrit de l'autre a fait résonner en lui, de reconnaître ses propres émotions à travers l'expérience de l'autre. Tout cela est très riche. Le temps de lecture et d'écoute des autres fait complètement parti du processus car il permet de transmettre ce qu'on a écrit tout en s'exposant aux autres, on apprend alors à faire confiance, à instaurer un lien porteur.

 

Que pensez-vous du rapport de l'adolescent à l'écriture ?

C'est un domaine qu'il investit beaucoup face à toutes les émotions qu'il ressent et qu’il ne sait pas forcément comment verbaliser. Et puis c'est quelque chose qu'il fait tout le temps ! Que ce soit à travers des forums, des chats ou avec ses amis sur son smartphone, l'ado a plus l'habitude de communiquer ses émotions par écrit qu'en face. Parfois, après, il a de la peine à assumer ce qu’il a écrit par voie électronique. Il y a tout un travail de liaison à faire entre ce qui peut s’exprimer par écrit et sa reprise, sa mise en forme, dans le lien social en face à face. C'est une population avec laquelle j'aimerais plus travailler car, des quelques expériences que j’ai eues, leurs écrits disent beaucoup de choses et méritent de ne pas rester dans un cahier ou un smartphone !

 

Merci beaucoup pour cet échange et bonne continuation !