
Je rencontre Esther dans un café lausannois. Nous ne nous sommes encore jamais vus. Attaché aux convenances, je m'adresse à elle en la vouvoyant. Elle me reprend directement, à peine ai-je prononcé ma première phrase. « On se tutoie! » me dit-elle. J'apprécie ce contact direct, chaleureux et authentique.
Elle précise que je dois être fortement motivé pour avoir trouvé ses coordonnées. En effet, plusieurs intermédiaires ont été nécessaires avant que je découvre qui était à l'origine de cet espace d'accueil sur le pont Bessière. De plus mon interlocutrice ne dispose d'aucun site internet, son travail est peu médiatisé et aucune association ni institution ne le chapeaute.
Merci Esther de m'accorder du temps. Peux-tu me parler de ton travail sur le pont Bessière?
Oui, volontiers. Alors on a deux cabanes que l'on monte du 22 décembre au 3 janvier. L'une où on met la nourriture et ce que les gens nous apportent et l'autre où il y a un matelas, un petit chauffage et un sac de couchage si on veut accueillir quelqu'un qui ne va pas bien ou lui permettre de se reposer un peu. Entre les deux maisonnettes on allume un feu qu'on alimente de jour comme de nuit. Oui, le feu attire les gens, le feu c'est magique!
Tu dis que les gens vous apportent des vivres, bénéficiez-vous d'un soutien de la part de la ville ou d'une autre institution?
Non, on ne reçoit rien et on n'a jamais fait de demande. On préfère rester en dehors d'une quelconque forme d'organisation. On est plus libres comme ça. On reçoit parfois de l'argent des passants qui font des dons. Mais le bois, c'est nous qui l'achetons, nous, l'équipe.
Peux-tu me dire comment tout a commencé?
Durant l'hiver 1980, j'ai entendu que quelqu'un campait sur le pont et qu'il avait des problèmes avec la police. Je suis aussitôt allée le trouver, lui amener de quoi boire et manger. Il avait vu quelqu'un sauter qu'il n'avait pu retenir et depuis il disait qu'il voulait retenir les gens. Tout a commencé avec lui. On a ensuite été plusieurs à le rejoindre et chaque année on se retrouvait pour accueillir les gens en difficultés, jusqu'en 1992-93, où il est décédé. Là on s'est tous réunis, et j'ai repris l'organisation du groupe de présence sur le pont.
Et les problèmes avec la police?
Avant 1992-93, on était mal vus par la police car on n'avait pas d'autorisation. Depuis, chaque année je fais une demande au mois d'octobre et je reçois l'autorisation durant le mois de décembre. On a de bons contacts avec la police et on est même amenés à collaborer parfois. Ils viennent nous avertir si quelqu'un a fugué de Cery par exemple. On les appelle aussi quand on est dans l'obligation de secourir quelqu'un qui veut abréger ses jours et qui ne veut pas qu'on le retienne.
Peux-tu me parler de votre équipe?
Il y a trois équipes de 2 bénévoles chacune. Elles se répartissent des tranches horaires de 8 heures. Alors on n'est pas des psychologues... On est un groupe d'amis. On se connaît bien et on peut compter les uns sur les autres. Car durant notre présence sur le pont, il faut être solide et j'ai besoin de connaître les gens avec qui je travaille. Il faut être bien avec soi-même et dans sa vie pour accueillir les personnes qui viennent nous voir durant les fêtes...
Oui j'imagine que vous devez être solides pour faire face aux situations que vous rencontrez?
Oui oui... Et pour cela, heureusement qu'il y a le groupe. On se soutient les uns les autres lorsqu'il y a des moments difficiles, qu'on rencontre des gens qui vont vraiment très mal, qu'on se confronte à de la violence aussi. On peut alors discuter, se serrer les coudes. Des gens de l'extérieur viennent aussi nous soutenir, nous parler. Ils nous apportent à manger, à boire. Certains on les connaît bien, ils viennent chaque année. On a nos amis aussi qui passent et les personnes qui viennent nous encourager, nous remercier parfois.
Car vous n'avez aucune personne ressource, un psychologue par exemple qui viendrait vous épauler face à certaines situations?
Oh là là non alors! Ça me fait penser à ce couple de psychologues qui étaient venus nous demander si on bénéficiait de l'aide extérieure d'un professionnel... Dans notre équipe on n'est pas des psys. On est des êtres humains qui donnons le meilleur de nous-même pour accueillir les gens qui viennent nous trouver. Et le soutien, c'est le groupe. On le fait dans le groupe. Si on est bien dans sa vie et qu'on a un bon entourage c'est ok.
C'est pour cela que j'ai besoin de bien connaître les gens avec qui je m'entoure. Ils doivent avoir une expérience de vie qui soit conséquente. Je veux aussi qu'ils s'engagent complètement avec une grande motivation. Travailler huit heures, de jour comme de nuit dans le froid, c'est souvent un test pour l'évaluer. Car sinon je crois que les gens ne pourraient pas rester...
Tu dis que tes partenaires doivent avoir une expérience de vie, que veux tu dire par là?
Ils doivent avoir vécu et s'être confrontés aux hauts et aux bas de la vie. Avoir connu les difficultés pour être capables d'accueillir celles des autres...
Oui je comprends. Et dans votre équipe, quels âges avez-vous?
Ô ça dépend! Le plus jeune à 24 ans et le plus âgé 70 ans (avec un grand sourire). Et à 70 ans il a une de ces énergies!
C'est magnifique! Et toi Esther, où trouves-tu toute cette motivation si contagieuse?
J'aime... J'aime ce travail! J'aime aider les gens, donner de ma personne pour qu'ils puissent trouver une oreille attentive, du réconfort, ou se sortir de leurs difficultés. Parfois on passe beaucoup de temps avec une même personne. Je me souviens de ce SDF toxicomane qui n'osait pas venir nous trouver. A plusieurs reprises je lui avait dit dans la rue, « mais viens, viens nous trouver sur le pont! On a à manger à boire, tu peux dormir un peu au chaud si tu veux ». Il n'osait pas. Et puis un jour il est venu nous voir. Je voulais l'accompagner chercher ses affaires pour qu'il passe la nuit confortablement. Je lui demande où est-ce qu'il les a posées. Il n'osait pas me répondre et en fait il les avait déjà cachées derrière la cabane. Il est resté 10 nuits et quand il est parti il nous a dit que c'est comme s'il avait passé une semaine de vacances, son visage était reposé et il était changé. Bon il y a aussi des situations qui sont plus lourdes et difficiles à porter...
Les situations difficiles...
Oui une fois on est arrivé trop tard pour empêcher quelqu'un de sauter et là c'est difficile de garder ça... J'ai fait une crise de nerfs ensuite pendant plusieurs jours. Face à ce genre de situations, heureusement qu'on est deux par groupe, on peut alors partager nos ressentis, notre impuissance ou l'impression d'avoir manqué quelque chose...
Je comprends... Et quelle force vous devez avoir...
Oui il en faut. Mais ça nous arrive aussi de pleurer. Parfois je rentre, je dors et je pleure. Mais après c'est bon à nouveau!
Quels sont les personnes qui viennent vous trouver en général ou qui passent sur le pont?
Des passants qui nous amènent des vivres, des personnes habituées, les habitants de la Cité qui sont rassurés de nous voir chaque année comme ça ils disent pouvoir « dormir tranquille », sans souci d'un accident. Des amis. Il y a les personnes en détresse. Celles qui ont eu des conflits en famille durant les fêtes, qui n'aiment pas cette période. Celles qui veulent juste parler, qui n'ont pas de famille en Suisse ou aucune famille, qui cherchent un peu de réconfort. Et puis, il y a toujours les « bourrés » qui passent. Des bandes de jeunes « bourrés ». Parfois ils viennent nous voir...
En groupe?
Oui ils viennent en groupe et nous parlent de leurs problèmes. On en discute tous ensemble. Les questions de famille, de formation, de relations, de déprime, etc. Il y a aussi une fois un groupe de 15 jeunes qui sont venus en portant un de leurs copains. Et là il a vomi. Il n'en pouvait plus. Il a perdu connaissance. On s'est occupé de lui, on l'a mis au chaud et on a appelé l'ambulance. Quelques jours plus tard, il est venu nous voir et nous remercier. Depuis, toutes les années, quelques uns de ces jeunes, lorsqu'ils passent sur le pont, nous disent bien fort, par trottoirs interposés: « Vous, vous avez sauvé un pote! »
Et quel suivi, s'il y a lieu, donnez-vous aux personnes qui viennent vers vous?
Alors on les accompagne. Parfois à la police, où on remplit des formulaires avec eux pour porter plainte dans certains cas, à l'hôpital, dans des services de soutien psychologique aussi.
Depuis le début de notre entretien, j'ai une question qui me trotte dans la tête: Esther, aimes-tu Noël?
Alors pendant longtemps je n'aimais pas Noël. Pour moi c'était une contrainte. Et c'était vide de sens. Depuis que je passe Noël sur le pont, j'aime cette période. Je trouve plus de sens à cette fête.
En aidant autrui, tu trouves ce sens.
Oui
Mais pourquoi sur le pont et pas ailleurs?
Personnellement je connais bien les marginaux. J'en ai rencontré beaucoup par mes différentes activités professionnelles. Et c'est une population qui me touche aussi. Moi j'ai connu la misère lorsque j'étais plus jeune. J'ai connu les problèmes de drogue. Les histoires de suicide aussi. J'étais tellement bas que j'aurais aimé que quelqu'un soit venu me chercher, m'aider à me relever...
Et tu n'as pas pu te faire aider?
Non je ne me suis pas faite aider. Je m'en suis sortie seule. Une fois je me suis rendue compte que je ne pouvais pas continuer comme ça et j'ai petit à petit remonté la pente. Et aujourd'hui je veux offrir mon expérience aux autres qui vivent des difficultés. Ils savent que je peux les comprendre car je suis passée par là...
Je suis vraiment impressionné...
(Silence)
Et qu'as-tu appris de ton expérience de vie?
J'ai appris que chaque personne a un but dans sa vie pour s'aider à avoir envie de vivre et suivre son chemin. J'estime que sur cette terre on a quelque chose à y faire. Chaque personne peut avoir un but différent...
On n'est pas tous pareils... Tu aurais envie de rajouter quelque chose, de transmettre un message?
Oui j'aimerais vraiment que chacun se préoccupe plus de ses voisins... Si jamais ils ont besoin d'aide ou de soutien. On peut se soutenir tous ensemble...
Merci pour cette idée... Tu as raison, on vit parfois trop renfermés entre ses 4 murs sans prêter attention aux personnes qui vivent à côté de nous.
Merci pour le temps que tu m'as accordé. Merci beaucoup!
Passe nous voir!
Avec grand plaisir! Merci encore, cet entretien m'a passionné...
Plus d'une heure s'est écoulée et je retrouve le brouhaha du café. Comme absorbé par cette rencontre, j'en avais oublié les bruits environnants.