
Bonjour Mme TESTA et merci de me recevoir pour cette interview!
Pouvez-vous nous dire quelques mots sur vous?
Je travaille à la Fondation Mère Sofia depuis 1998. J'ai commencé en tant que responsable de la Soupe populaire et je suis directrice depuis 2001. J'ai une licence en sciences politiques et je travaillais auparavant dans les services sociaux étatiques.
J'ai un intérêt marqué pour la grande marginalité et pour venir en aide aux personnes marginalisées dans une vision de leur rendre leurs responsabilités. Je me suis rendue compte que les gens fortement précarisés sont infantilisés. On décide à leur place ce qui est bon pour eux et on en fait des assistés. Notre fondation vise la responsabilité des gens afin de leur rendre une dignité humaine. Quelle que soit la problématique, la personne détient le libre arbitre et est responsable de ses choix.
Qu'est-ce que la fondation Mère Sofia?
La fondation a été créée il y a 20 ans pour soutenir Mère Sofia afin de donner une existence juridique à son travail. La fondation apporte une aide aux personnes les plus défavorisées en allant vers elles et non pas en les faisant venir vers nous. Nous travaillons à « bas seuil », cela veut dire que nous avons peu d'exigence quant au développement de la personne et où elle va par la suite. Nous offrons un soutien dans une optique de mieux-être. Si la personne veut rester dans la rue, c'est son libre choix.
La fondation Mère Sofia a quatre entités:
1. La Soupe populaire qui est servie tous les soirs sans exception. Nous recevons environ 150 personnes par soir. Nous offrons aux gens un espace de convivialité et nous les accueillons sans leur mettre une étiquette. En prenant la personne comme un être humain dans son intégralité.
2. L'Echelle qui est un service social de rue dans un camion qui se déplace et qui réalise un suivi là où les services sociaux étatiques ne peuvent pas le faire. C'est un complément pour soutenir la personne dans une autonomisation financière.
3. Macadam services qui est une structure qui permet à des personnes fortement marginalisées de remettre un pied dans le monde du travail. Nous obtenons des mandats de tout genre et nous y plaçons les bénéficiaires pour les confronter au monde du travail. Ce sont des contrats d'auxiliaires et les bénéficiaires sont rémunérés. On essaye d'être un employeur mais toujours en lien avec la problématique des personnes. Nous les soutenons par rapport au savoir être et au savoir vivre du monde du travail. Pouvoir travailler leur redonne confiance en eux et ils ont un sentiment d'utilité.
4. Le Parachute
Justement, qu'est-ce que le Parachute?
Il y a 20 ans, le Parachute était un lieu d'accueil pour les jeunes adultes en grande difficulté, laissés à l'abandon par la société. Au fil du temps, il est devenu un lieu d'accueil pour les grands marginaux afin qu'ils puissent reprendre leur souffle et faire un bilan.
Il y a 3 ans, nous nous sommes rendu compte que les mineurs fortement marginalisés étaient laissés de côté. Nous avons alors décidé de leur offrir un lieu d'accueil à faible degré d'exigence pour qu'ils puissent se poser, faire le point, recréer un lien avec le monde des adultes, apprendre à communiquer, travailler sur la gestion des émotions pour les exprimer de manière adéquate... Actuellement, le Parachute s'adresse uniquement aux mineurs.
Nous sommes directement confrontés à la souffrance des jeunes. Ils restent des gosses et c'est violent de les voir dans cette souffrance! Mais c'est aussi génial car à l'adolescence, toutes les portes sont ouvertes! Il faut arrêter de voir le jeune uniquement comme un délinquant car il est aussi capable de faire un sourire magnifique ou de cuisiner. Si nous commençons à le voir différemment, il se verra différent également. Quelle que soit sa souffrance et son problème, il a tout l'avenir devant lui! Il n'y a aucune cause désespérée! Il faut oser porter un regard neuf et valorisant sur eux.
Quels sont les professionnels qui y travaillent?
Il y a des éducateurs et un psychologue. Les éducateurs sont présents 24h/24 et il n'y a jamais de veilleur. Les jeunes sont souvent en décalage avec les horaires et ils ont besoin de contact au milieu de la nuit lorsque les angoisses sont plus perceptibles. Nous souhaitons un encadrement optimal même de nuit, raison pour laquelle il y a toujours un professionnel.
Comment ce projet est-il financé?
Depuis le 1er janvier 2011, le Service de Protection de la Jeunesse (SPJ) finance entièrement ce projet. Auparavant, le SPJ finançait uniquement un lit chaud (c'est-à-dire un lit occupé) et nous devions faire appel à des dons privés pour le reste.
Combien de jeunes peuvent être accueillis?
Nous pouvons accueillir 8 jeunes. Ils peuvent rester aussi longtemps qu'ils en ont besoin pour être bien.
Qui peut orienter des jeunes au Parachute?
Le SPJ, le Tribunal des mineurs et l'Office du Tuteur général. Nous accueillons uniquement des mineurs. Si un jeune débarque en urgence, nous appelons le service de piquet du SPJ.
Avez-vous des critères d'accueil?
Le jeune doit avoir une maturité psychologique suffisante car nous allons travailler autour du libre choix, du libre arbitre, de la responsabilité de ses actes... Nous le considérons comme un adulte en devenir, donc s'il fait une erreur, il en assume les conséquences. Prenons l'exemple de la fermeture du foyer qui est fixée à 23h. Si le jeune n'est pas rentré à cette heure-là, il dort dehors. Nous n'allons pas commencer à lui courir après pour qu'il veuille bien rentrer: il assume.
Les assistants sociaux qui nous envoient des jeunes doivent bien être au clair sur ce principe de bas seuil. Nous répondons aux besoins de l'ado, pas à ceux de l'assistant social.
Existe-t-il des différences avec un autre lieu d'accueil pour les mineurs?
Oui, le fait d'être « bas seuil ». Beaucoup de foyers ont dû faire du bas seuil en jonglant avec leur cadre. En ce qui nous concerne, nous le faisons avec une ligne pédagogique, de manière officielle et en tant qu'expert du bas seuil. Les foyers ont fait du mieux qu'ils pouvaient, sans être expert du bas seuil.
Comment se passe la scolarité pour ces jeunes?
La plupart d'entre eux sont déscolarisés et n'ont pas de projet d'apprentissage. Nous allons travailler avec le jeune pour qu'il puisse arriver à se projeter dans l'avenir. Nous lui montrons l'utilité d'avoir un lien avec ce monde extérieur qu'est la société. On ne va pas le forcer à se rendre à l'école en lui disant « tu dois aller à l'école » mais plutôt voir ce qui se passe pour lui, comment il voit le fait d'y aller ou non,...
Travaillez-vous en lien avec les familles de ces jeunes?
Nous avons un devoir légal de maintenir un lien avec les familles mais la réalité fait que ce lien est souvent rompu. Mais nous utilisons ce lien de manière symbolique.
Le mot de la fin
On nous demande souvent s'il y a des situations désespérées. Il y a une notion qui échappe à beaucoup de gens: chaque adolescent a un potentiel en lui! Oui ce jeune est dans la rue, mais il faut avoir des ressources pour pouvoir y vivre! Le jeune n'est pas juste un simple délinquant. Oui il a un comportement inacceptable mais séparons le faire de l'être! Mettons un stop à ce qu'ils font d'inacceptable et regardons le potentiel de ce qu'ils sont.