Bonjour Philippe Martin et merci de vous prêter au jeu de l’interview pour nous aujourd’hui. Votre petite brochure est tombée entre nos mains et nous a vivement
intéressés. On dit souvent que certains adolescents violents sont des analphabètes émotionnels. La démarche de rédiger des informations de façon plaisante et avec des exercices concrets sur les sentiments et les émotions ressenties par les jeunes a donc beaucoup de sens à nos yeux.
1) Philippe Martin , pour commencer, quelle est l’origine de cette brochure ?
Celle d’un pari après un constat :certains jeunes lisent, d’autres pas. Quelle est la différence entre eux ? Vers quoi leurs lectures ont conduit les jeunes lecteurs ? Et bien je me suis aperçu que ça leur a appris les comportements favorables à adopter ou non. J’ai trouvé injuste cette différence pour ceux qui ne lisent pas. Où peuvent-il bien apprendre si ce n’est dans les romans ?
Les jeunes entre 15 et 17 ans, même sans difficultés majeures, ont beaucoup appris de leurs parents, mais à cette étape de leur existence où ils vivent un bouleversement particulièrement intense, ils éprouvent le besoin de sortir du monde de la famille, de prendre du recul face à leurs parents. Il devient nécessaire pour eux d'apprendre ce que sont les sentiments, de trouver un ailleurs pour le faire.
Tous les jeunes, mais particulièrement ceux qui ont des difficultés, ont besoin d’apprendre comment se comporter. J’ai été fasciné par leur impression que « ça bouge énormément à l’intérieur d'eux» et qu’ils n’ont aucune idée de la façon de maîtriser ce mouvement.
Quant au pari... Je me trouvais il y a cinq ans environ dans une conférence où était mise en avant la volonté de Berne de faire quelque chose pour les jeunes à ce niveau-là. Devant leur ignorance des règles et des lois, leurs mauvaises connaissances des codes sociaux, mais aussi leur difficulté à se repérer dans le monde des sentiments, que faire ? La faible estime des jeunes à l’origine de nombreux problèmes, était pointée du doigt et la question posée : qui pourrait faire ce travail auprès des jeunes ? Je me suis avancé avec plein d’idées déjà.
Et puis, je suis en fin de carrière, il s’agit aussi d’une sorte de « testament » , de... cadeau.
2) Quels étaient les objectifs de cette brochure au départ ?
Apprendre aux jeunes à se repérer dans ce qui les envahit intérieurement pour pouvoir ensuite mieux maîtrise r leur monde émotionnel.
Il ne s’agit ni d’un cours ex cathedra ni surtout d’une thérapie, mais d’un apprentissage pédagogique avec des découvertes, des expérimentations. L’idée est celle d’un atelier sur les émotions, d'un lieu sans danger où l'erreur est possible.
Il ne s’agit pas de faire la morale, mais bien d'aider à repérer toutes les émotions en les distinguant des sentiments, des sensations.
Accessoirement, c’est un tremplin pour la lecture, comme pour l'écriture..
3) Œuvre collective ou d’un seul homme ? Ecrite en combien de temps ?
D’un seul homme, mais nous sommes maintenant plusieurs à enseigner. J’ai commencé à travailler sur les sentiments avec les élèves depuis 4 ans environ, mais j’avais déjà rédigé une série de pages volantes avant. C’est un travail d'environ 7 années. Le cahier a été testé et amélioré progressivement. Est-il abouti ? J'espère avoir des retours ?
4) Comment cela se passe-t-il concrètement ?
Cet atelier peut durer une année, à raison d'environ 2 heures par semaine. Parfois ça se passe sur un après-midi complet. Il s’adresse, comme son nom l’indique ,aux jeunes qui vont entrer dans la vie active. Il s’agit dans notre école de jeunes apprentis. Le livre est complété par la brochure. Ils peuvent y rentrer en toute discrétion. Ils y pénètrent à leur rythme. Quant au message général, il est « top secret, c’est à moi ! » tout comme les sentiments appartiennent au jeune. Il n’est pas question d’une démarche intrusive ni de demander de « se déballer». Cela se fait plutôt sous forme d’enseignement par quelqu’un hors de la famille qui indique comment tout cela fonctionne. Mais surtout beaucoup d’exercices comme à l’atelier justement où expérimenter, observer, se repèrer et partager… ou non ses découvertes.
A l’inverse du blog, c’est discret et sans dangers.
Les jeunes peuvent ainsi, après tout ce qu'ils ont appris en famille, commencer en dehors d'elle, sous forme d'exercice sans danger, ces premiers pas vers toujours plus d'autonomie...
Exemple : j3 extraits de films illustrant les sortes de colères :
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Celui de « Hôtel du Nord »s avec Arletty explosant: « Atmosphère, atmosphère ! Est-ce que j'ai une gueule d'atmosphère ? ». Registre d’une saine colère.
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« La Dolce Vita » avec la scène ou Mastroianni gifle sa partenaire. Registre de la dispute dans le couple ou comment la violence monte, dérape en coups et devient malsaine.
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« Hulk ». Registre de la colère qui dégénère et devient destructrice et incontrôlable. C'est l'exemple d'une colère pathologique.
Les lecteurs, invités à visionner attentivement ces scènes, apprennent à observer ces mécanismes, repérer comment chacun déclanche sa colère. On apprend aussi à métacommuniquer, c’est à dire à parler de ce qui se passe, ce qui aide énormément à prendre du recul.
Les jeunes peuvent travailler aussi seuls chez eux en lisant les textes, en se testant. Ils apprennent progressivement à se repérer et à distinguer les émotions des sentiments des sensations ou encore des attitudes. Ils vont découvrir à leur âge de nouvelles émotions : la haine, la passion amoureuse. Jusqu’où va-t-on. Risque-t-on de s’y perdre ?
On peut aboutir plus tard à des exercices plus complexes tels celui du travail de groupe sur la lettre de rupture. On choisit le thème, on la compose, éventuellement on la fait lire, voire on la lit soi-même, en s’impliquant émotionnellement. Il peut s’agir de la rupture avec son patron, la cigarette, un ami... et bien sûr de nombreuses ruptures heureuses. On rit beaucoup aussi!
5) Comment ça prend avec les jeunes car ils sont plutôt pudiques face à leurs sentiments habituellement ?
C'est vrai, mais on ne leur demande pas de parler de leurs sentiments! La démarche est plutôt de montrer comment les tristesses, les colères viennent, à quoi elle servent. Cela représente un grand travail intérieur qui ne nous regarde pas ! D’ailleurs lorsqu’ils souhaitent partager, je leur propose parfois de bien réfléchir avant. Leurs réponses aux questions sont dans la brochure « top secret » qu’on les invite à ne pas laisser traîner, un peu comme un journal intime., un début de soi-même qui bourgeonne.
Voici donc un apprentissage dont le contenu précis n’intéresse pas forcément les autres. Il n’y a pas d’obligation à partager. On leur apprend ainsi à différer, à trouver l’attitude qui leur convient, à anticiper ce qui pourrait se passer. Plus tard, lorsqu'ils se sentiront prêts, ils vont oser se lancer.
Ils décident donc de montrer leurs émotions ou non et ils ou elles choisissent à qui ils souhaitent le faire. Ils apprennent aussi à décoder les attitudes des autres, des filles, des profs, des patrons, de leurs parents. C’est toute une découverte « sociale ». Ils sentent bien l’intimité à respecter, mais ils n’ont pas à se dévoiler ni à se mettre à nu.
6) Autres bénéfices attendus
Outre le repérage de ses sentiments, leur maîtrise, toute une complexité sociale de compétences relationnelles va apparaître petit à petit pour le jeune. Il va s'approcher de la congruence, de l’adéquation entre ce que l’on sent, éprouve et montre, de façon socialement acceptable. La limite se situe là où l'on se met en danger.
Un autre bénéfice éventuel attendu est celui de la maîtrise de l’écriture et la lecture. Quelqu'un qui ne lit pas a aussi du mal à écrire. Au travers de ce travail avec la brochure, apparaît souvent l' envie de rédiger mieux ce qui lui tient à cœur.
7) Le processus de l’approche de la colère est vraiment intéressant. L’élève possède la description du phénomène (qu’est-ce qui m’arrive ?) à la façon de la vivre sans être possédé par elle. Il n’y a ni morale ni refoulement, mais un accès à comprendre comment l’utiliser de manière non destructrice. Ensuite, il y a la redescente, la réconciliation et finalement le recul donné par la dramatisation en lisant et en saisissant ce qu'est la colère avant de se permettre de l’observer chez les autres. Ce processus vise sans doute à redonner la maîtrise au jeune. Avez-vous observé des résultats de cet ordre ?
La colère est comme trois marches d'escaliers. Elle monte par paliers. Le jeune s'entraîne à les reconnaître en échangeant avec les autres. Il peut s'interroger par exemple sur la volonté de l’autre de l’énerver et peu apprendre à poser la question : « Tu le fais exprès ? » (par exemple : de me toucher alors que je n'aime pas ça).
Oui, il y a beaucoup de résultats, y compris pour comprendre l’approche de l’autre, de son voisin, sa voisine comme dans la micro-analyse de la scène sur la colère. Qui a commencé ? Quels sont les gestes, mots, attitudes déclancheurs ? Comment ça aurait pu être évité ? Plus largement, quels sont les codes des filles, des garçons ?
8) Vous mentionnez dans votre jolie définition de la peur le « Dictionnaire des sentiments » Ed Syros, Paris 1993. Pouvons-nous le conseiller aux parents qui nous lisent comme aux jeunes ?
Oui, c’est un ouvrage utile à mettre dans la bibliothèque familiale.
9) C’est intéressant de nommer dans les « Maladies de la peur » la nécessité de se faire aider. Vous ne nommez que les médecins et pas les psychologues, pourquoi ?
Pour aller au plus simple, au plus connu. Certains jeunes ont déjà une bonne relation avec leur médecin de famille. J’ai aussi pensé aux questions d’assurances, mais ils faut les rajouter, vous avez raison.
10) Quelle diffusion va avoir votre brochure qui serait à mettre entre toutes les mains ?
C’est une question d’édition. Il n’a pas été prévu au départ de la mettre sur un site. Par contre c’est volontiers que je vous autorise à en mettre quelques pages sur votre site www.telme.ch par exemple les pages sur l’imposture.
Concrètement pour l’instant la brochure et le petit cahier sont en vente pour Frs 14.- aux LEP Editions Loisirs et Pédagogie SA au Mont sur Lausanne au 021/ 651 25 70. Actuellement, elle est en vente à la librairie Raspoutine, à la rue Martherey.
11) Voyez-vous une suite à ce travail ?
Oui, j’aimerais continuer à travailler sur l'apprentissage des comportements et la façon d’en jouer. Par exemple, comment gérer son regard ? Toute une aventure, non?
12) Et pour finir que diriez-vous aux parents ?
Que vous pouvez être d’une grande aide à vos ados, s’ils amènent ces questions à la maison, de leur prêter attention. Votre exemplarité, votre ouverture à parler de vos sentiments et à les vivre les intéressent (y compris vos échecs qui sont instructeurs)! Vous entendre raconter comment vous vous êtes connus, comment on fait durer un couple harmonieusement au cours des années, des épreuves, de la routine, savoir quel ado vous avez été… tout cela doit représenter des échanges passionnants et utiles pour leur construction. S'ils ont de moins en moins besoin de vous comme « éducateurs », ils vous chercheront toujours comme modèle à comprendre, reproduire ou à éviter. Là commencent leurs libertés!
Merci infiniment, Philippe Martin pour cet entretien riche et plein d’enseignements !
EXTRAIT:
Le bonheur d’être estimé-e
1. EXPLICATIONS
L’estime de soi peut se comparer au toit d’une maison ou au sommet d’une pyramide. Pour que ça tienne, les fondements doivent être solides, construits avec des murs résistants. Alors le sommet aura fière allure ; la pointe de la pyramide s’admirera de loin. Mieux on s’est construit durant son enfance, meilleur sera le terrain pour se valoriser. Plus fort encore : à l’adolescence, mieux seront construits ses projets d’avenir, meilleur sera certainement le degré de contentement de la vie professionnelle.
Cependant, observez : quelqu’un admire une maison, un monument historique, son regard s’accroche surtout aux « finitions ». « Oh ! les belles tuiles ; ah ! ces fenêtres ouvertes qui donnent sur une si belle vue ; formidable ce soleil éblouissant dans les chambres ! » Le jugement général porte sur l’ensemble tout en s’appuyant d’abord sur un certain nombre de détails visibles, rarement sur les qualités cachées.
Revenons à l’estime. Elle permet de mesurer les sentiments positifs que portent les autres sur sa, sur ses productions (travail, relations, affections…). Plus il y a de retours positifs, plus l’estime gonfle et plus grand est le bonheur de se sentir reconnu-e par les autres. Si ce n’était « que de la joie », ce serait une émotion, positive certes, mais seulement de courte durée. Voilà quelque chose de bien trop bref, non, en regard à l’important investissement consenti pour réussir un diplôme, parler correctement une nouvelle langue ou construire une relation durable. Autant de bonnes raisons à chercher surtout de vrais grands bonheurs au long terme et moins de pics, puissants, peut-être, mais vite rabattus.
Le bonheur d’être aimé-e chez soi, d’être apprécié-e au travail, d’être entendu-e par ses amitiés, d’être regardé-e (plutôt deux fois qu’une), tout cela existe, se reçoit et s’entretient. Pour son bien-être de tous les jours.
Fichtre, mais comment cultiver le bonheur…? Par le travail ? Peut-être. Grâce aux dons reçus au berceau ? En partie et chacun a ses talents à cultiver. Alors, grâce à la chance ? Oui, pour certains, paraît-il, mais elle amène aussi les jaloux, les envieux de toutes sortes qui gâchent les plaisirs. A quoi alors ? Une excellente piste de réflexion se situe dans le bon enregistrement, dans l’écoute correcte de l’estime ressentie. Où se situe-t-elle ? Qu’en pensez-vous ? « Se dégonfle-t-elle ? » Une légère impression de vide fait surface ? Attention ! Ai-je agi moins bien ? Mon environnement a-t-il évolué et je ne me suis que peu adapté-e ? Mon attention s’est-elle relâchée ? Voyons, réfléchissons posément et franchement. Ensuite, des mesures se prépareront, se discuteront avant de se mettre en place. On vous le dit, il n’y a pas urgence, le bonheur dure. Il est encore là. La situation ne va pas capoter en un instant. Vigilance donc !
Et vigilance encore à ce qui suit ! Parce que, peut-être, à bien s’écouter, une autre interrogation arrive, plus dense, plus philosophique. La vie, ma vie, je la veux avec de très nombreuses petites joies, une multitude d’intenses moments joyeux ou bien je choisirais de longues et grandes périodes de bonheur pour ma vie intime, ma carrière, mes amitiés ? Un peu moins sur l’instant, mais plus sur la durée ou le contraire ? Bonne question, fichtre !
2. DEFINITION
L’estime que l’on se fait de soi est la conséquence du regard, des attitudes des autres envers nous. Si ceux qui nous côtoient nous ignorent, ne nous voient plus, une immédiate impression désagréable arrive. Il faut oser écouter, ouïr le manque « à gagner » de son bien-être. La société nous parle, nous donne des messages. Comprenons-les ! Décodons-les !
Cultiver ses qualités, ses dons, ses talents tout au long de sa vie est un impératif. Ecouter, enregistrer les échos qui nous reviennent de nos actions également.
L’estime tient donc aux qualités que d’autres nous reconnaissent. Il y a une adéquation à trouver et maintenir, à rééquilibrer.
1. EXEMPLES
Au travail, une pièce bien usinée, une coloration de cheveux réussie, un cours passionnant donné par un professeur, doivent entraîner un retour sur investissement : le client sourit de plaisir ; les étudiants posent de bonnes questions, un-e artiste est applaudi et non sifflé-e. Un gros pourboire, une augmentation du salaire permettent de juger de son travail.
Prenons un exemple dans la vie amoureuse.
Voilà deux personnes qui s’aiment. Elles éprouvent souvent le besoin de communiquer pour se comprendre, s’équilibrer. L’une dit : « Tu aimes quand je fais ceci ou cela ? » L’autre répond : « Ceci oui, moins cela. Et puis quand tu es là avec cela que tu réussis si bien, alors vraiment, je suis au paradis. » Suite de la discussion : « Ah ! Tu confirmes avec des mots ce que j’avais déjà observé avec mes yeux. » Ces illustrations peuvent se rapporter autant aux joies de l’amour qu’à une recette de cuisine, à la façon d’éduquer ses enfants, à la conduite de la voiture. Tous les exemples montrent l’importance de son travail de compréhension, de son analyse de ce qui se passe entre l’autre, les autres et soi. Il faut oser parler ouvertement de ce qui est ressenti pour augmenter les possibilités d’être heureux ou heureuse partout, tout le temps, toujours. Enfin, le plus souvent !
Certains-e-s se sous-estiment trop souvent ou se surestiment. Difficile alors d’obtenir une image de soi qui corresponde à la réalité, l’enregistreur étant défaillant. On ose à peine suggérer d’écouter encore et encore tout ce qui est dit à son propos pour corriger sans cesse un penchant qui doit vite être (re)connu, travaillé. Les amis, les amies, la parenté doivent aussi servir à cela.
A toutes et tous donc, une immense satisfaction pour arriver droit dans ses bottes à être pleinement estimé. Si cela ne marchait pas du premier coup- pensons à quelques mauvaises notes vite rattrapées- l’écoute l’adaptation sera toujours récompensée. Courage ! En avant !